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La destinée du jockey est assurément hors série ; s’il réussit elle est merveilleuse : la fortune, la renommée lui appartiennent. Mais sait-on assez combien sa carrière est brève, et que la plus belle des réussites est toujours précaire. Il faut «percer ». Et puis, il faut lutter, jour après jour, pour conserver sa forme et son rang. Or, par une pente bien naturelle à sa nature, l’homme, s’il est heureux, n’imagine guère que le lendemain puisse différer du succès présent.
Cette tentation, cette vue trop optimiste de l’avenir, comment le jockey grisé par ses victoires saurait-il y résister ? Comment, dans le feu d’artifice de triomphes brillants, rapides, inespérés, songerait il à l’exceptionnelle brièveté des carrières sportives ?
Une demi-douzaine de jockeys de chaque génération peuvent se maintenir un quart de siècle : il faut que chacun d’eux possède un rare ensemble de qualités d’homme, et une valeur biologique qui lui eût permis de réussir dans tout autre carrière. Mais combien d’autres ont brillé au ciel du turf, qui sont le lendemain, retombés dans le rang et trop souvent dans la misère. Garder la tête solide, conduire adroitement sa carrière, savoir se servir de l’argent si vite gagné qu’il brûle les doigts, combien peu y réussissent ! Or il se trouve que la condition juridique du jockey le laisse sans aucun recours contre un risque aussi exceptionnel.
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Pour pouvoir s’assurer individuellement contre un risque aussi lourd, il faudrait pouvoir verser dès le début de la saison une prime astronomique, sans savoir si on pourra l’amortir sur un nombre suffisant de courses. Quelques grands jockeys l’ont essayé, naguère, sans toujours pouvoir persévérer dans cette mesure de prévoyance qui était demeurée épisodique. Mais pour le plus grand nombre, pour ceux là mêmes qui en eussent eu le plus grand besoin, cette solution de l’assurance individuelle s’avérait matériellement impraticable.
Il y a des courses en France depuis 1830, et que de blessures, que d’infirmité, que de misère se sont accumulées pendant plus d’un siècle, derrière le brillant décor du turf, sans que les jockeys aient songé à se protéger et à s’unir. Les sociétés des courses s’étaient imposées la lourde charge de créer à Maisons-Laffitte et à Chantilly des hôpitaux de jockeys, mais les dépenses d’entretien étaient telles que ces organismes demeuraient nécessairement insuffisants. Il arrivait encore, il y a vingt ans, que des jockeys gravement blessés fussent mal ou tardivement soignés. Des jockeys tels que Parfrement, Jennings, Léon Barré avaient essayé de réunir leurs camarades et de les protéger par la mutualité. Ces efforts répétés étaient demeurés vains, mais ils n’avaient pas été inutiles. |
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L’idée était en marche et, le 5 Avril 1929, une poignée de jockeys d’obstacles se réunissaient à Maisons-Laffitte pour fonder l’Association des Jockeys. C’est Lucien Loiseau qui en a été le véritable initiateur. Il s’est consacré avec une foi agissante qu’aucun obstacle ne devait le rebuter. Et si, plus tard, il a dû s’effacer pour avoir voulu trop entreprendre, il a été et il demeure le pionnier de l’Association. Le nom de Joachim Bédeloup ne peut être séparé du sien ; c’est son prestige qui a permis de grouper les premiers adhérents ; c’est sa sagesse qui a pu obtenir droit de cité pour la nouvelle association dans le monde des courses. Ils associèrent à leur projet un gentleman-rider que sa profession d’avocat à la Cour mettait à même de les aider et de les conseiller ; celui-ci se passionna d’emblée pour leur projet et s’associa de tout cœur à leur généreuse entreprise.
Il faut citer le nom des premiers adhérents. Le premier noyau groupé autour de Loiseau et de Bédeloup comprenait Niaudot, Vayer, Tondu, Duluc, Benson, Gaudinet, Petit, Romain, Suidic, Fruhinsholz, Lock, Duffourc, Riolfo, Rovella. Alfred Kalley avait fait une course d’attente en tête et très vite apporta le concours de son jugement et de sa sagesse. Robert Ferré était là, dès les premiers jours : il donna le premier l’adhésion d’un grand jockey de plat et entraîna presque aussitôt à sa suite Esling, Georges Bartholomew, Rabbe, Marcel Allemend, Boquettin, Garner, François Hervé, Sharpe, Henri Pantall et naturellement Jennings.
Moins d’un mois plus tard, l’Association comptait 150 adhérents dont 96 jockeys d’obstacles et 54 jockeys de plat.
A la fin de l’année 1929, 185. Fin 1930, 241. Fin 1931, 304. Fin 1932, 362. Fin 1933, 517. Fin 1934, 550. En 1935, tous le jockeys montant en France. Dès le 12 avril 1929, les fondateurs se proposaient de :
1- Réunir tous les jockeys montant en France en courses plates et à obstacles
2- Développer entre les jockeys la camaraderie, l’esprit de solidarité et de prévoyance ; créer une caisse de secours mutuels et de retraites, ainsi qu’une organisation médicale et chirurgicale, le tout en vue de garantir les jockeys contre les risques et les périls que comporte leur profession.
3- Représenter les jockeys et de défendre leurs intérêts corporatifs
4- de répandre parmi eux, ainsi que dans le publics des notions de dignité professionnelle et de moralité sportive et de contribuer à en assurer le respect.
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Il s’agissait en somme, de créer une société de secours mutuels et un syndicat professionnel. Mais les premières difficultés se présentent : les taux maximums prévus par la loi sur les sociétés de secours mutuels sont nettement insuffisants pour répondre aux besoins et la condition sociale des jockeys. La formule syndicale éveille de vives inquiétudes dans le monde des courses, encore ému par de récentes grèves. Le comité de fondation examine la situation et décide d’adopter la forme de l’association, plus souple que les précédentes. Nouvelle difficulté : certains jockeys de plat sont réticents : ils ont conscience que leurs risques professionnels sont moindres et ils redoutent de se solidariser avec les jockeys d’obstacles. Ils se laissent pourtant convaincre que leur devoir est de le faire, alors surtout que les cotisations sont en partie proportionnelles aux risques courus. Les efforts de Ferré, l’adhésion retentissante d’Henri Semblat et de Domingo Tortelo rallient les derniers hésitants : l’Association Générale des Jockeys de Galop en France réunira tous les jockeys, de plat, d’obstacles, de province ; et si les plus heureux paient pour les autres, ne serait-ce pas la plus belle et la plus réelle solidarité. |
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Dès le début, l’Association obtient une reconnaissance gracieuse. Les commissaires des grandes Sociétés de Courses, puis l’Association des Propriétaires, reçoivent ses fondateurs, approuvent leurs projets de solidarité et de prévoyance, mais se montrent réservés sur l’action corporative. Il faudra plusieurs années de services rendus et de persévérante sagesse pour que l’Association des Jockeys soit tout à fait officiellement admise. Elle serait injuste, pourtant si elle oubliait les appuis qu’elle a trouvés, dès le début, et jusque parmi les plus hautes autorités, c’est le plus sévère des Commissaires des Courses qui, ayant jugé l’œuvre et fait confiance à ses fondateurs, a aidé les uns, défendu l’autres.
Et si l’association des Jockeys a un parrain, c’est bien le colonel Gillois. Il faut dire aussi que, lorsqu’elle eut fait ses preuves, l’Association a trouvé l’appui le plus entier auprès des grandes Sociétés de Courses. Avec le temps,la confiance est venue et en 1937 fut créé un syndicat professionnel dont l’activité est demeurée jusqu’à présent discrète.
Il a fallut longtemps aussi pour que l’usage s’établisse, parmi les propriétaires gagnants des grandes épreuves classiques, de comprendre l’Association des Jockeys dans la répartition des dons qu’ils ont coutume de faire à l’occasion des grandes victoires. Là aussi il y avait des traditions, des droits acquis. MM. Robert Lazard, Georges Wildenstein, le comte de Rivaud ont été les premiers d’une liste de bienfaiteurs qui comprend aujourd’hui tous les grands noms. Les premiers membres honoraires de l’Association sont dans l’ordre des dons reçus : le Père Wynch (aumônier des jockeys), Charles Bariller, Auguste Lorillon (de la cote jaune), W. Head, D. Torterolo, Lucien Robert, J. Ginsbourg. |
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